Publié par SYNTEF-CFDT




« Sur la réforme des retraites, François Fillon est amnésique »




La concertation sur la réforme des retraites s'engage-t-elle sur de bonnes bases ?

Mettons les choses au clair : il ne s'agit pas d'engager une deuxième réforme des retraites mais de faire évoluer celle de 2003, comme le prévoit la loi Fillon. Nous avons fait le choix de piloter les régimes avec un rendez-vous d'ajustement des règles tous les cinq ans, en fonction des évolutions démographiques et économiques. On ne va pas tout recommencer à chaque fois.

Le Premier ministre affirme que le passage de 40 à 41 ans de la durée de cotisation d'ici à 2012 est inscrit dans la loi de 2003...

François Fillon est amnésique. Il omet systématiquement de rappeler que la loi permet de différer le passage à 41 ans en fonction, entre autres, de l'évolution de l'emploi des seniors. La CFDT est fidèle au texte de 2003, et elle est un peu la seule aujourd'hui, en acceptant le principe de l'augmentation de la durée de cotisation, mais en le conditionnant à une amélioration du taux d'emploi des 55-64 ans, qui n'est que de 38 % en France.

A partir de quel seuil ?

Il faudrait à tout le moins se situer au-dessus de la moyenne européenne actuelle (44 %) et tendre vers l'objectif communautaire que la France s'est engagé à atteindre en 2010, à savoir un taux d'emploi des seniors de 50 %.

Comment y parvenir ? Avec un système de bonus-malus, comme le préconise Xavier Bertrand ?

Il y a un choix collectif dans notre pays sur le non-emploi des seniors, dont le responsable principal est l'entreprise. Il faut faire évoluer les mentalités et démontrer que l'emploi des seniors, c'est bon pour tout le monde, y compris les jeunes. Mais on ne changera pas les mentalités par la loi, et les employeurs trouveront toujours le moyen de contourner les contraintes. Le gouvernement devrait commencer par balayer devant sa porte en améliorant la situation dans la fonction publique et les services publics. Nous avons une opportunité historique de changer totalement l'organisation du marché du travail avec les négociations sur la gestion prévisionnelle des emplois, la formation professionnelle, l'assurance-chômage et la pénibilité. L'emploi des seniors doit à chaque fois être une priorité, en négociant sur l'ensemble du parcours professionnel des salariés.

Les partenaires sociaux ont signé un accord sur l'emploi des seniors qui n'a rien changé...

Le patronat avait souhaité la création d'un CDD senior, nous l'avons acceptée. Les employeurs ne l'ont pas utilisé. Leur responsabilité est forte.

Faut-il sanctionner les entreprises employant trop peu de seniors, com- me on le fait pour les handicapés ?

Les entreprises qui ont les moyens paieront sans problème, les autres seront en difficulté et réduiront globalement les emplois. La manifestation récente des handicapés a montré les limites de ces mesures. Et puis, je n'ai pas envie de vivre dans une société qui assimilerait l'âge à un handicap...

Avez-vous le sentiment que la suppression de la dispense de recherche d'emploi pour les chômeurs âgés est abandonnée ?

Le gouvernement s'est rendu compte que cela se traduirait par 300.000 chômeurs de plus et qu'il faut d'abord améliorer l'emploi des seniors. Sans le dire, il applique le raisonnement que nous réclamons pour les 41 ans !

Pour le Medef, la remise en cause de la retraite à 60 ans est le seul moyen de faire changer les mentalités...

Ceux qui ont commencé à travailler très jeunes cotiseraient beaucoup plus que 40 ans, alors que ceux qui ont eu la chance de faire des études et de meilleures carrières ne seraient pas touchés. Ce serait de la solidarité à l'envers. Il n'en est pas question.

Quelle serait votre réaction en cas de suppression du Fonds de réserve des retraites ?

Le Fonds a été créé parce que notre pays a reconnu qu'il avait fait une erreur en n'anticipant pas le problème des retraites. On a mis de l'argent de côté pour alléger le fardeau des générations suivantes. Il serait insupportable que le gouvernement, qui place le rendez-vous des retraites sous le signe de la solidarité intergénérationnelle, revienne sur cet engagement républicain. La CFDT propose, au contraire, de doubler l'abondement annuel du FRR. Nous devons transmettre un régime de retraite à l'équilibre pour que les générations suivantes puissent, à leur tour, faire librement des choix sur la durée du travail, les cotisations, le niveau des pensions.

Le gouvernement estime que les syndicats font des propositions coûteu- ses mais parlent peu d'économies...

Xavier Bertrand joue les porte-parole des salariés en affirmant qu'ils ne veulent pas cotiser davantage. Qu'il leur pose d'abord la question ! J'observe que c'est Nicolas Sarkozy qui a chargé la barque en annonçant la hausse du minimum vieillesse et des pensions de réversion. Il nous demande après de trouver des financements. C'est une démarche étonnante, qui ne nous empêchera pas de revendiquer une amélioration des droits à la retraite, notamment pour les polypensionnés, et la prise en compte de la pénibilité. Nous sommes d'accord pour envisager, dès 2009, une hausse des cotisations vieillesse concomitante avec une baisse des cotisations Unedic. Pour le minimum vieillesse, qui est un revenu d'existence, ce n'est pas au régime de retraite des salariés de payer, mais à l'Etat, via une participation de tous les revenus.

Vous avez boudé la première rencontre intersyndicale sur les retraites. Irez-vous à celle prévue la semaine prochaine ?

D'abord, je me réjouis de voir tous les syndicats défendre les 40 ans de cotisation inscrits dans la loi Fillon. Mais la CFDT a, aussi, tiré les leçons de 2003, et en particulier de l'illusion d'unité syndicale que nous avions participé à entretenir et qui s'est brisée brutalement. Cela ne veut pas dire que nous refusons tout travail en commun. Nous verrons, en fonction des propositions du gouvernement, s'il y a lieu de construire des initiatives avec les autres syndicats autour du 1er Mai ou après. Pour l'instant, ce sont les autres qui jouent solo : la CGT a mobilisé le 29 mars, FO veut faire une OPA sur la journée de mobilisation intersyndicale sur les salaires en Ile-de-France du 16 avril. C'est à celui qui sera le plus revendicatif, avec les prud'homales en ligne de mire. Les retraites méritent mieux.

Craignez-vous que la réforme de l'Etat se résume à une politique de rigueur ?

Entre les 35.000 suppressions d'emplois et la faible hausse des salaires, pour la fonction publique, la rigueur est déjà là. Je crains que, de surcroît, la réforme de l'Etat se fasse à la serpe. Les fonctionnaires n'ont pas du tout été associés à l'évaluation des politiques publiques alors qu'impliquer les salariés et l'encadrement dans ce type de démarche est le b.a.-ba du management. Nous sommes à la veille d'un conseil de modernisation des politiques publiques décisif et je rencontre des responsables d'administration et même des ministres qui ne savent pas ce qui va se passer ! Cette méthode incroyable crée une situation très anxiogène dans la fonction publique. Ajoutez-y la question des retraites des fonctionnaires et la rigueur salariale, cela constitue un cocktail explosif, qui rappelle 1995 ou 2003.

Redoutez-vous que le revenu de solidarité active (RSA) fasse les frais de ce contexte budgétaire ?

Je crains fortement une remise en cause du revenu de solidarité active. Il serait choquant que le gouvernement ne tienne pas cet engagement essentiel pour les plus pauvres, alors qu'il n'a pas tergiversé pour mettre en oeuvre le bouclier fiscal des plus riches.

Croyez-vous à la possibilité d'aboutir à un accord, la semaine prochaine, sur la représentativité syndicale ?

Tous les paramètres sont sur la table. Je crois plus à un accord aujourd'hui qu'à l'ouverture de la négociation. Je n'ai pas de raison de penser que Laurence Parisot ne souhaite pas y parvenir. Il vaut mieux que les partenaires sociaux écrivent l'avenir du syndicalisme, plutôt que les politiques. Nous avons besoin d'un big bang, pas d'une implosion. A chaque fois que l'Etat a réformé la représentativité, il a augmenté le nombre de syndicats.

PROPOS RECUEILLIS PAR LEÏLA DE COMARMOND ET ÉTIENNE LEFEBVRE
interview de François Chérèque - Les échos - 3 avril 2008

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